Le faucon qui tourne

Le couple d’artistes composé de Laura Lafon et Esteban Gonzalez utilise les histoires qu’on leur raconte pour créer des livres et des expositions photo. Pendant un mois, l’Espace Magh les a accueillis pour donner des ateliers. Le thème ? Les histoires de grands-mères, de mauvais œil et autres croyances magiques dans différents pays du bassin méditerranéen. Les participants ont été invités à partager leurs histoires puis à les mettre en scène, accompagnés par les deux photographes.

L’exposition présente les photos de ces ateliers, mais aussi celles du voyage préparatif effectué par les deux artistes, plus tôt dans l’année, en Sicile.


« On nous avait parlé d’un village nommé Girifalco, le faucon qui tourne. Il parait que ce village est perché sur une colline, qu’il y a, à gauche et à droite, les deux mers qui entourent le Sud de l’Italie. À l’horizon surgit parfois le fantôme d’un bateau, naufrage de l’époque médiévale, quand Normands, Espagnols et Arabes se disputaient la conquête. Il parait qu’il y a un hôpital psychiatrique tellement vieux, que lors de la réforme médicale ils n’ont pas trouvé d’autre nom que monumental pour le qualifier. Un nouvel hôpital devait être construit mais la mafia s’en serait mêlée, et les fonds serviraient à faire pousser des éoliennes un peu partout dans les oliviers. Ou bien est-ce encore une autre histoire ? En tout cas, il semblerait qu’on puisse vivre en autarcie dans ce village, puisque la terre offre les meilleurs produits de la Méditerranée. Il parait que nulle part l’Etat n’a de réelle emprise, que l’autoroute, seul accès vers le nord, est en travaux depuis trente ans. À quelques kilomètres de là, il parait qu’une terre a été offerte à des chrétiens albanais persécutés au XVIIIe siècle, et qu’aujourd’hui, on y trouve pas moins de trois centres d’accueil de réfugiés. Il parait que si tu es malade tu peux aller voir la voisine pour qu’elle t’enlève le mauvais sort. Et si tu achètes une nouvelle machine à laver, tu te tiendras les couilles pour te protéger de sa jalousie. Un peu dans les hauteurs, pas loin des ruines du séisme du début de siècle, on entend chaque jour le même morceau, ce serait un luthier animé par le démon, qui répète inlassablement sur son violon vert. Au loin, les roches se transforment en plage de sable, on dit qu’un homme mort s’y promène la nuit. Nous l’avons vu. Mais comment savoir si c’était lui ou notre envie d’y croire ? » (Laura LAFON et Esteban GONZALEZ)